Ghana : petit précis de rastafarisme à Kokrobite

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Kokrobite, c’est d’abord un nom. Le genre de nom qui intrigue, qu’on prononce une bonne vingtaine de fois avec un sourire en coin avant de se résoudre à l’adopter. Une escale possible dans un tour du monde du trivial, entre La-Queue-les-Yvelines, Condom et Ko Phi Phi. Sur la plage idyllique de Kokrobite s’échouent d’ailleurs, parmi les barques de pêche multicolores, des grappes de jeunes Allemandes à l’air trop sérieux. Occupées à masquer tant bien que mal leur gêne d’être venues entre copines profiter de la réputation de largesse des virils mâles locaux, ces demoiselles à la recherche d’une Thaïlande inversée passent cependant à côté de l’essentiel. L’essentiel sent la marijuana. Laissez-vous guider par votre odorat, suivez les effluves, arrivez au contact d’une grosse masse pileuse trempée par les vagues du Golfe de Guinée, remontez le long des interminables dreadlocks et plongez vos yeux dans ceux, rougis, de votre nouveau voisin de plage. Vous venez de quitter Babylone pour vous embarquer dans une expérience spirituelle.

 

Kokrobite, donc, est l’un des foyers de la communauté rasta au Ghana. Pays qui accueille lui-même la plus grande communauté d’Afrique, en vertu de sa relative prospérité, de l’excellente réputation de ses plantations et surtout de sa tolérance — les rastas étant mal vus, voire rejetés, ailleurs en Afrique. Ici, ils peuvent pratiquer librement leur mode de vie très strict.

 

« Mes enfants fument tous, y compris le petit de 4 ans, et roulent leurs propres joints dans leur chambre. »

 

« J’ai inventé une langue uniquement pour ma famille, pour communiquer entre nous. Mes enfants ne vont pas à l’école, ils ne jouent pas avec les enfants non-rastas. Ils fument tous, y compris le petit de 4 ans, et roulent leurs propres joints dans leur chambre. Jah Rastafarai ! » Courage Man Jah, rasta originaire du Togo, pratique et applique à ses cinq enfants un ascétisme qu’on pourrait, avec un poil de recul critique, rapprocher d’un intégrisme. Plonger parmi les rastas de Kokrobite permet de saisir le grand malentendu du rastafarisme : les rastas, victimes d’une certaine folklorisation et des caricatures de leur mouvement, en quelque sorte victimes du succès planétaire et « démocratique » du reggae, ne sont pas cools. Ils sont des religieux à l’air cool.

Et ce sont eux qui en parlent le mieux : « Les ‘beach boys’, ces types qui traînent sur la plage avec des minuscules dreadlocks, utilisent les codes rastas car notre culture est devenue populaire », déplore Courage Man Jah en tendant à son interlocuteur habituellement non-fumeur un joint qui ressemble davantage à un gros havane cubain qu’à une innocente cigarette roulée. « Pour nous c’est un mode de vie, très sérieux. Mais pas une religion, on ne dit jamais le mot ‘rastafarisme’. Nous vivons simplement en harmonie avec la nature, selon les préceptes de Jah. » On tire une latte. C’est de l’herbe pure, naturellement. « Le tabac des cigarettes, c’est plein de choses pas naturelles, c’est l’industrie de Babylone. On a un potager et on est végétariens. »

 

« Les cheveux, c’est la force. »

 

On refume. On s’accroche fermement à ce qu’on peut, tant pis si c’est un peu à Babylone, et on reprend : « Nos cheveux et notre barbe, c’est notre contact avec Dieu, avec la nature. Dieu a créé l’Homme, pas les ciseaux et les lames. Et quand l’homme naît, il a des cheveux et des poils. Les couper, c’est couper ce contact. C’est aussi un symbole. Les rastas de Jamaïque sont des descendants d’esclaves, que les Blancs rasaient sur les bateaux. Parce que les cheveux, c’est la force. »

 

Pause – Bouffée – Incantations ponctuées de « Jah Rastafarai » sonores à la ronde – Nouvelle bouffée  – Reprise. « Les couleurs rouge, jaune, vert sont celles de l’Ethiopie impériale. Hailé Sélassié est le 123ème descendant de Salomon, roi d’Israël. Les vrais Israélites, ce sont les rastas : dans la Bible, le premier pays, c’est l’Ethiopie, le deuxième l’Egypte. Moïse a emmené les esclaves éthiopiens d’Egypte vers Israël, puis ils sont repartis d’Israël vers toute l’Afrique. L’idéal, c’est le retour vers l’Afrique, la Terre-Mère, la source de tout, là où a vécu le premier homme. JAH ! RASTAFARAI ! Et le cannabis, c’est une herbe sacrée. En fumer, ça nous rapproche de Dieu ». Tu m’étonnes. Moi je suis pas loin de lui serrer la pince, là. À Kokrobite.